Folklores et Forces transfigurées

samedi 6 juin 2026 – 18h30

Ziad Kreidypiano

Musique de chambre
Du Feu flamboyant de Moussorgski à l’Eau vive de Grieg, jusqu’aux Harmonies de la Nature de Louis Lacombe : un parcours musical au cœur des forces élémentaires.

Louis Lacombe (1818-1884)
Les Harmonies de la Nature, Op.22 (extraits)
L’AuroreLe Silence des bois – Le Désert

Né à Bourges en 1818 – la même année que Charles Gounod, Lacombe vint très tôt à Paris où il fut l’élève de Zimmermann, beau-père du même Gounod. Il obtint son premier prix à 13 ans seulement. Sorti du Conservatoire, il entame une carrière de virtuose à travers toute l’Europe. Au cours d’un séjour à Vienne, il eut l’occasion d se familiariser avec les classiques viennois (Haydn, Mozart et Beethoven). Ses propres compositions en garderont une marque. Revenu en France, il connait une certaine renommée comme compositeur. Son œuvre est d’ailleurs importante et touche tous les genres – symphonique, lyrique (il composera plusieurs opéras) et surtout d’abondantes pages pour piano, alors très demandées par un public mélomane et des éditeurs en quête de nouveautés. C’était un compositeur intellectuel comme le montra son ouvrage Philosophie et Musique, publié bien après sa mort.

La musique pour piano de Lacombe porte la double marque du classicisme viennois associé à une technique proche des grands romantiques – notamment Mendelssohn voire Liszt. Dans sa jeunesse, il avait fréquenté le compositeur et virtuose  Carl Czerny, maître du délié et de la virtuosité digitale. Il en reste quelque chose chez Lacombe, qui fut aussi le maître de la pièce de caractère, un genre spécialement lié au romantisme musical, que l’on retrouve chez Schumann, Liszt, Grieg ou Tchaïkovski. Les Harmonies de la nature (1844) offrent une suite de paysages et de climats.

L’Aurore (Allegro moderato en ut mineur) débute sur des accords parallèles, puis la fluidité des triolets prélude à un beau chant (legato). La matière sonore s’intensifie progressivement jusqu’à un point culminant (fff)

Le Silence des bois (Andante en ré majeur) est précédé d’un quatrain :
« Avec bonheur je m’égarais
Dans ces solitaires forêts
Dont le silence au cœur parle un si doux langage
Dont l’ombre a pour l’esprit de si vives clartés. »
(Lent, en ré majeur).

Cela se traduit en musique par une mélodie souple d’abord jouée à l’unisson des deux mains puis la polyphonie devient plus dense, les parties médianes assurant la pulsation rythmique du morceau.

Le Désert (Lent en ré majeur) Une mélodie de caractère méditatif va évoluer jusqu’à une ambiance dramatique plus tendue, marquée par les rythmes pointés (fff con furore) avant un retour progressif au calme.

Edvard Grieg (1843-1907)

Grieg fut dès le milieu de sa carrière considéré comme le compositeur national norvégien (à noter que de son vivant, la Norvège était encore rattachée à la Suède). La culture norvégienne lui doit beaucoup, même si son approche de la composition, notamment dans son célébrissime Concerto pour piano, est très marquée par la musique romantique allemande. Son œuvre pour piano comprend essentiellement dix cahiers de Pièces lyriques, des morceaux relativement brefs, composés entre 1867 et 1901, emblématiques de la pièce de caractère très en vogue dans toute l’Europe.

Pièces lyriques

Le Mal du pays, Op.57 n°6 (Andante en mi mineur)  est un morceau en clair-obscur – une spécialité de Grieg. Il commence sur un sorte de récitatif douloureux autour de quatre notes. Puis les voix extrêmes, s’imitent en canon. Un épisode (molto piu vivo), en majeur dans le registre aigu  présente une sorte de danse populaire

De la jeunesse, Op. 65 n°1 (Allegro moderato en ré mineur) s’ouvre sur une tendre mélodie que viennent vite écraser des accords très virulents. Comme dans la pièce précédente, l’épisode médian (en ré  majeur) évoque la fraîcheur de la musique populaire qui a si souvent inspiré Grieg.

Ballade Op.65 n°5

La Ballade évoque toujours plus ou moins un climat légendaire et romantique. Dans sa jeunesse, Grieg avait composé une grande Ballade, restée l’une de ses œuvres les plus connues ; Celle-ci  (Lento, lugubre, en ut mineur) est plus brève mais évoque avec sobriété une profonde tristesse résignée.

Modest Moussorgski (1839-1881)
Les Tableaux d’une exposition

Moussorgski, dont la formation musicale était essentiellement autodidactique, est aujourd’hui surtout connu pour Boris Godounov, qui fait figure d’opéra national russe, et pour les Tableaux d’une exposition, une brillante suite pour piano – également très jouée dans l’orchestration de Maurice Ravel. Moussorgski avait rencontré le peintre Viktor Hartmann (1834-1873). A sa mort, il  lui rendit hommage avec une œuvre de forme originale, composée au cours du printemps 1874 et évoquant la visite imaginaire d’une exposition des œuvres du peintre disparu. Entre les dix tableaux sélectionnés, Moussorgski insère parfois un bref épisode intitulé Promenade, figurant la déambulation à travers l’exposition. Ce passage, entendu au tout début de l’œuvre, reparaît à plusieurs reprises sous des formes légèrement variées.

Les épisodes sont les suivants :

– Promenade : fanfares pour l’entrée dans l’exposition

-I : Gnomus. Un être grotesque et effrayant, dépeint dans un style dissonant aux rythmes brutaux et anguleux.

– Promenade : nouvelle harmonisation de l’épisode initial

-II : Il vecchio castello (Le vieux château) : présente successivement deux thèmes, l’un grave et morne, l’autre plus lyrique mais toujours sombre et triste.

-Promenade : Troisième intermède, le thème est présenté, cette fois, de manière plus emphatique.

-III : Tuileries. Page courte et délicatement humoristique, aux sonorités gracieuses et légères pour dépeindre les jeux d’enfants dans le jardin parisien.

-IV : Bydlo (le bétail). Un chariot tiré par des bœufs. Musique puissante d’une gravité inquiétante.

-Promenade : Le thème est énoncé en mode mineur, avec une orchestration allégée.

-V : Ballet des poussins dans leurs coques. Episode plein d’esprit, vif et léger. La musique se fait joyeuse et pépiante (on a ici un aspect du réalisme cher au compositeur).

-VI : Samuel Goldenberg et Schmuyle. Autre image réaliste : le dialogue entre deux Juifs, l’un riche et arrogant et l’autre pauvre et suppliant, figuré par les stridences de la trompette.

-VII : Limoges. Le Marché. Scène populaire d’une grande vivacité, évoquant la foule grouillante d’une foire aux bestiaux. La pièce s’interrompt brutalement pour offrir un contraste saisissant avec la suivante.

-VIII : Catacombae. Sepulchrum romanum. Cum mortuis in lingua mortua (avec les morts dans une langue morte). Impressionnante déambulation au milieu des tombes antiques, dans une atmosphère lugubre.

-IX : Baba Yaga. La cabane sur des pattes de poule. Baba Yaga, c’est la sorcière des contes de fées. Moussorgski déploie ici tout le vocabulaire des musiques fantastiques : phrases hachées, dissonances criardes, ostinatos extrêmement pulsés, volume sonore poussé à l’extrême.  On enchaîne sans transition sur la pièce finale.

-X : La Grande Porte de Kiev. Un choral pompeux, joué fortissimo, rappelle, par sa carrure, la Promenade initiale mais avec plus de grandeur. Moussorgski a manifestement voulu évoquer les amples sonorités des chants religieux orthodoxes, avec leurs carillons sonnant la volée.  Le thème-promenade reparaît une dernière fois, en mode triomphant. L’œuvre se termine sur de puissants accords.


Jacques Bonnaure, ex-professeur agrégé de lettres, critique musical.
Collaborateur à Diapason, auparavant à La Lettre du musicien,
Opéra Magazine et Classica.


Remerciements à Romain Bourdon-Joliclercq, accordeur de piano diplômé de l’Institut National des Jeunes Aveugles à Paris (2015), pour son travail bénévole de préparation des pianos.


.