Lorène de Ratuld, récital de piano

dimanche 7 juin 2026 – 17h00

Lorène de Ratuldpiano

Musique de chambre
Ce récital pour piano épouse les métamorphoses de l’Eau et du Feu dans toute leur intensité poétique. De la Mazurka n°4 en la mineur, op. 17 et de la Ballade n°2 de Chopin — où l’ardeur intérieure se mêle aux élans populaires transfigurés par Liszt dans les Chants polonais — au clair-obscur du Nocturne n°1 de Fauré, la musique se fait tour à tour flamme frémissante et onde secrète.

Avec Gaspard de la Nuit, Ravel porte ces deux forces à leur incandescence. Interprétée depuis l’enfance par la pianiste, cette œuvre majeure trouvera ici son expression la plus habitée…

On imagine à peine un récital de piano sans des œuvres de Frédéric Chopin (1810 – 1849). Cas presque unique, le compositeur polonais a consacré presque toute son œuvre à son instrument, dont il renouvelé l’emploi et la fonction, incarnant à lui seul l’esprit romantique, dans sa vie comme dans sa musique.

Exilé de Pologne à l’âge de dix-neuf ans, il passera presque tout le reste de sa vie en France, mais conservera une profonde imprégnation et une grande nostalgie de son pays natal. Les Mazurkas sont des danses d’origine polonaise (et plus précisément de la région de Mazurie). Bien évidemment, les Mazurkas de Chopin ne sont pas des pièces à danser. Elles reprennent seulement la forme musicale : une pièce à trois temps avec une accentuation sur le second. Le premier cahier de Mazurkas (Op.6) fut publié à Vienne en 1832 et comprend quatre morceaux. La Mazurka n°4 en mi bémol mineur repose sur deux idées mélodiques qui semblent vouloir se répéter indéfiniment, d’une manière obsessionnelle.

La Ballade est à l’origine un genre poétique, issu du Moyen-âge qui connut un renouveau à l’époque romantique (que l’on songe aux Odes et Ballades de Victor Hugo). Chopin fut le premier compositeur à intituler ballade une pièce instrumentale. On a parfois avancé qu’il aurait été influencé par les ballades du poète polonais Mickiewicz. Mais rien ne permet de l’affirmer sûrement, d’autant moins que l’on sait qu’il se défiait de la musique à programme. Il faut donc admettre que ses quatre Ballades pour piano sont dépourvues de contenu narratif, bien que Schumann ait assuré que la Ballade n°2, en fa majeur, Op.38 évoquait une femme sortie d’un lac lituanien exhortant ses compatriotes au combat contre les Russes. Cette Ballade connut une assez longue gestation (1837-1839). Elle débute par un Andante doux et mélodieux, auquel s’enchaîne bientôt un Presto con fuoco très énergique et même presque brutal. Le premier élément reparaît ensuite, dans un épisode à l’harmonie sans cesse changeante. Le Presto con fuoco revient, toujours aussi déchaîné atteignant un moment de paroxysme avant la conclusion, beaucoup plus sereine.

Dès sa jeunesse Chopin composa des mélodies sur des textes polonais de caractère populaire. Dix-sept furent publiés après sa mort, en 1857, mais dès 1847, Franz Liszt (1811-1886), qui entretenait avec lui une relation amicale, avait arrangé six de ces Chants pour piano seul (1 : Le souhait, 2 : Printemps, 3 : L’Anneau, 4 : Réjouissance, 5 : Ma chérie, 6 : Le fiancé). C’est sous cette forme adaptée et légèrement modifiée que les Chants polonais sont aujourd’hui surtout connus et souvent joués en concert.

Dans les premières années de sa carrière de compositeur, Gabriel Fauré (1845-1924) enrichit le répertoire pianistique avec de nombreux morceaux qui rappellent les Romantiques de la génération précédente, notamment Mendelssohn et Chopin. A ce dernier, il emprunta jusqu’aux titres (Mazurka, Préludes, Nocturnes, Barcarolles…). Les trois premier Nocturnes de Fauré (op.33) datent de 1883, une année très féconde pour le piano fauréen. Comme l’a écrit le musicologue Harry Halbreich, « le Premier Nocturne, en mi bémol mineur, est sans doute la page pianistique la plus personnelle et la plus significative de toute la première période de Fauré, et si l’écriture pianistique ne peut dissimuler ces sources chopiniennes, certaines harmonies sont déjà typiquement fauréennes.  L’atmosphère d’ensemble est sombre et passionnée, très intense dans l’expression d’une souffrance aiguë », encore avivée dans l’épisode central plus agité, qui peut évoquer la Deuxième Ballade de Chopin.

Maurice Ravel (1875-1937) avait été l’élève de Fauré mais cette filiation n’est guère sensible dans sa musique pour piano, très diverse. Si certaines pages de jeunesse peuvent accréditer l’adhésion de Ravel à un courant plus ou moins « impressionniste » Ravel, qui ne se répète jamais, a dû troubler maint auditeur en donnant, avec Gaspard de la nuit (1908), dans le romantisme noir. Avec Gaspard de la nuit, le projet est double. Sur le plan de la virtuosité pianistique d’abord, Ravel semble avoir eu à cœur de multiplier les difficultés techniques et de dépasser Liszt lui-même, ou l’Islamey de Balakirev (réputée la pièce pour piano la plus difficile – en son temps), sur le plan de la virtuosité. Ce qui pourra surprendre également, c’est une référence rare à cette époque, au Romantisme le plus noir et les plus échevelé, celui des poèmes en prose d’Aloysius Bertrand (1807-1841). C’est là une sorte de gageure donc de jeu esthétique et littéraire. Bertrand avait choisi d’objectiver jusqu’à la parodie le Romantisme gothique, de créer en quelque sorte un « sur-romantisme ». La première pièce, Ondine, prolonge des pièces antérieures (Jeux d’eau, Une barque sur l’océan) dans le tableau de genre aquatique. La deuxième, Le gibet, est plus surprenante avec le fameux si bémol répété 153 fois qui crée une atmosphère lugubre et glaçante. Le dernier morceau, Scarbo, est le plus étonnant, par ses tensions harmoniques, l’excès même de la virtuosité et du sarcasme musical. Page unique dans la musique pianistique française de cette époque, Scarbo nous découvre-et peut-être pas au second degré, un aspect inattendu de Ravel qui se développera dans le ballet Daphnis et Chloé, La Valse et le Concerto pour la main gauche : la cruauté sonore et la violence extrême.


Jacques Bonnaure, ex-professeur agrégé de lettres, critique musical.
Collaborateur à Diapason, auparavant à La Lettre du musicien,
Opéra Magazine et Classica.


Remerciements à Romain Bourdon-Joliclercq, accordeur de piano diplômé de l’Institut National des Jeunes Aveugles à Paris (2015), pour son travail bénévole de préparation des pianos.

Crédit photographique
N. Adam

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